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Le changement climatique risque d’accroître le nombre de suicides

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Written by: Francis Vergunst, Postdoctoral Research Fellow in Developmental Public Health, Université de Montréal

Bethany Legg/Unsplash

Ces derniers mois, une chaleur extrême s’est abattue sur l’hémisphère nord, et l’année 2018 est en passe de devenir la plus chaude jamais enregistrée. On s’attend à ce que ces températures globales plus élevées aient des effets délétères sur nos environnements naturels et sur notre santé physique, mais quel sera leur impact sur notre santé mentale ?

De nouveaux travaux de recherche menés par une équipe internationale suggèrent que l’un des impacts les plus tangibles pourrait être une augmentation des taux de suicide.

Le suicide est d’ores et déjà l’une des causes majeures de décès au niveau mondial : pour la classe d’âge 15-55 ans, il s’agit même de l’une des cinq principales. Chaque année, dans le monde, près d’un million de personnes se suicident – ce qui représente plus de morts que l’ensemble des décès dus aux guerres et aux meurtres.

En utilisant les relevés de températures des États-Unis et du Mexique, les scientifiques ont montré que, lorsque les températures mensuelles moyennes s’élèvent de 1° C, le taux de suicide augmente respectivement de 0,7 % et 2,1 % dans chacun de ces deux pays.

Ils ont calculé que si les températures globales continuent à s’élever à ce rythme, d’ici à 2050 il pourrait y avoir entre 9 000 et 40 000 suicides supplémentaires rien qu’aux États-Unis et au Mexique. Soit approximativement l’équivalent du nombre de suicides supplémentaires qui suivent une récession économique.

Des pics durant les vagues de chaleur

On sait depuis longtemps que le taux de suicide augmente durant les vagues de chaleur. Un lien a également été établi entre météo plus chaude et augmentation des admissions à l’hôpital pour automutilations, suicides et suicides violents, ainsi qu’avec une augmentation de la détresse psychologique de la population, en particulier lorsque l’humidité ambiante est élevée.

Les promeneurs essaient de se rafraîchir à Madrid, sur une plage urbaine du parc Madrid Rio, le 5 août 2018, durant la vague de chaleur extrême de cet été.
Francisco Seco/AP

Une autre étude récente, qui a combiné les résultats des précédentes recherches sur le lien entre chaleur et suicide, a conclu qu’il y a une « association positive et significative entre les augmentations de température et l’incidence du suicide ».

Les raisons de ce lien demeurent obscures. Il existe une relation bien documentée entre l’augmentation des températures et celle des violences interpersonnelles, et le suicide pourrait être considéré comme un acte de violence dirigé contre soi-même. Lisa Page, chercheuse en psychologie au King’s College de Londres, note :

« Même s’il reste spéculatif, le mécanisme le plus prometteur pour expliquer le lien entre suicide et hautes températures est psychologique. Lorsque les températures sont élevées, les individus se comportent de façon plus désinhibée, aggressive et violente, ce qui pourrait en retour augmenter la propension au suicide. »

Des températures plus chaudes accablent le corps. Elles provoquent une augmentation de l’hormone de stress cortisol, réduisent la qualité du sommeil et perturbent l’activité physique routinière. Ces changements peuvent réduire le bien-être et augmenter la détresse psychologique.

Maladies, pénuries d’eau et guerres

Les conséquences de températures plus chaudes sur les suicides sont symptomatiques d’un problème plus vaste : l’impact du changement climatique sur la santé mentale.

Le changement climatique augmentera la fréquence et la sévérité des vagues de chaleur, des sécheresses, des tempêtes, des inondations et des incendies. Il étendra les zones où sévissent les maladies infectieuses tels que le virus Zika, le paludisme ou la maladie de Lyme. Il contribuera aux pénuries alimentaires, au manque d’eau, et alimentera les migrations forcées, les conflits et les guerres.

Ces événements peuvent avoir des effets dévastateurs sur la santé des individus, sur leurs maisons et leurs modes de vie, ainsi que des répercussions directes sur leur santé psychologique et leur bien-être.

Ces effets ne se limitent pas aux individus qui subissent directement les pertes – il a par exemple été estimé que jusqu’à la moitié des survivants de l’ouragan Katrina avait développé un syndrome de stress post-traumatique, même lorsqu’ils n’avaient pas subi directement de pertes matérielles.

Le sentiment de perte consécutif à des événements catastrophiques, qui implique également un sentiment de perte de sécurité, peut éroder le bien-être de toute une communauté et saper encore davantage la résilience psychologique.

La recherche, une question de vie ou de mort

Les scientifiques avertissent : il n’existe pas de solution simple.

Les stratégies de réductions de gaz à effet de serre les plus vigoureuses réduiront le risque d’un dangereux emballement du changement climatique et aideront à limiter les effets les plus graves du changement climatique sur la santé mentale, mais ces efforts pourraient ne pas être suffisants.

Installer davantage de climatisations, par exemple, pourrait ne pas réduire significativement le taux le suicides ou limiter les effets des températures extrêmes sur la santé et le bien-être. L’adaptation sera essentielle, et impliquera des investissements substantiels dans le secteur de la santé mentale.

Damon Mitchel, 11 ans, plonge à Cherry Beach, Toronto, le 5 Juillet 2018.
Tijana Martin/Canadian Press

Malheureusement, les services de santé mentale demeurent cruellement sous-financés et surchargés dans la plupart des régions de la planète. Alors que les gouvernements tirent sur leurs budgets pour parvenir à limiter le désastre annoncé, les communautés devront supporter le fardeau que représente la réponse à ces futurs défis.

Construire la résilience en augmentant la connectivité sociale à l’intérieur des communautés, et entre elles, sera un enjeu vital.

La recherche, une question de vie ou de mort

Les problèmes de santé mentale se manifestent de différentes façons, qui varient en fonction des contextes et au cours de la vie. Ils sont le résultat de longues et complexes chaînes de causalités. Le changement climatique n’est pas à lui seul la cause du suicide, mais un facteur parmi d’autres.

Intégrer ces différentes chaînes dans un cadre conceptuel – en utilisant par exemple la pensée systémique – constitue une étape cruciale dans le développement de politiques publiques, de pratiques et des recherches qui seront autant d’outils pour répondre au changement climatique.

Le changement climatique est un redoutable défi de santé publique globale, auquel il n’existe pas de solution toute faite. Nous avons été bien trop lents à prendre la mesure des risques encourus, et nous avons aussi manqué de prometteuses opportunités d’utiliser le changement climatique comme d’un levier pour promouvoir l’amélioration de la santé mentale.

Il y a urgence à mener des recherches afin d’approfondir notre compréhension des conséquences du changement climatique sur la santé mentale, pour pouvoir nous préparer à relever les défis à venir.

Pour certaines personnes, il s’agit littéralement d’une question de vie ou de mort.


Les numéros de téléphone des services internationaux de prévention du suicide sont en ligne à cette adresse.

The Conversation

Helen Louise Berry a reçu des financements du National Health and Medical Research Council australien, de l'Australian Research Council, de la Rural Industry Research Investment Corporation Australia, du NSW Department of health, du NSW Office of environment and heritage et de l'Organisation Mondiale de la Santé.

Francis Vergunst et Massimiliano Orri ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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